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La BRH prête pour le combat



Le mardi 23 août 2016, dans un contexte marqué par la dépréciation de la monnaie nationale, le Sénat a enfin ratifié le Conseil d’administration de la Banque de la République d’Haïti (BRH) installé depuis décembre 2015. Le Gouverneur dudit Conseil, Jean Baden Dubois, dans le cadre d’une interview exclusive accordée au journal Le National, fait savoir que la Banque des banques est prête à utiliser tous les moyens disponibles pour combattre toute dépréciation de la gourde par rapport au dollar américain que ne reflète pas l’évolution des fondamentaux de l’économie. Avec cette ratification, M. Dubois laisse entendre que la BRH sera aussi plus sereine pour prendre les décisions qui s’imposent.

L.N. : L’une des missions de la BRH est d’assurer la stabilité monétaire. Mais il y a plus d’un an depuis que la gourde est en chute libre. Peut-on croire que la BRH a échoué dans cette mission ?

J.B.D. : La BRH n’a pas du tout échoué. On n’est pas sans savoir que l’économie souffre d’un déficit chronique des finances publiques combiné à un déficit de la balance des paiements. Le fameux déficit jumeau connu par tous les économistes et qui est le cas de beaucoup de petites économies ouvertes. Nous importons en effet, pour 4 milliards de dollars alors que les exportations s’élèvent à un peu moins d’un milliard. Ce qui fait un déficit courant de 3 milliards de dollars. Par chance, il y a les transferts sans contrepartie de l’ordre de 2 milliards ; mais on a encore un déficit d’un milliard de dollars à combler. En 2010, on avait près de 1.8 milliard de dollars d’aide de la communauté internationale qui, aujourd’hui, sont au-dessous de 500 millions. Donc, ces deux déséquilibres entrainent un mésalignement du taux de change qui se traduit par une dépréciation de la gourde. Toutefois, il faut dire que ce n’est pas la dépréciation qui est le problème en soi. Il y a par exemple des pays qui aimeraient avoir cette dépréciation. Il y en a même qui dévaluent leur monnaie nationale pour être plus compétitifs. Le problème réside fondamentalement dans le fait que nous ayons un niveau d’importation insoutenable, exacerbé par les profondes mutations survenues dans nos habitudes de consommation et par une population croissante alors que la production recule. Donc, la solution durable réside dans l’augmentation de la production. C’est pourquoi que les infrastructures de production du pays doivent être renforcées. Sans cela, le pays sera toujours du côté de l’importation plutôt que de l’exportation. Et la balance de paiement, pour sa part, sera toujours négative. Ce qui favorisera davantage la dépréciation de la gourde. La BRH, dans le domaine du renforcement de la production justement, a pris un certain nombre d’initiatives.

L.N. : Quelles sont les mesures déjà prises pour freiner l’« hémorragie » de la gourde ?

J.B.D. : Il n’y a pas vraiment d’hémorragie de la gourde par rapport au dollar. L’année dernière il y a eu un financement monétaire relativement élevé, plus de 8 milliards de gourdes. Quand il y a financement monétaire, il y a injection de liquiditégourdes dans le système pour des dollars qui ne s’accroissent pas. Donc plus de gourdes à la recherche de dollars dans un environnement, fait souvent d’instabilité et d’incertitudes. D’où la dépréciation. La BRH a essayé d’enlever le maximum de gourdes possible du marché. Elle a utilisé des outils de politique monétaire assez adéquats. On a commencé par l’augmentation du taux de la réserve obligatoire qui est passé à 44 % pour les passifs en gourdes et 48 % pour les passifs en dollar. L’autre mesure pour enlever des gourdes du marché consiste à intervenir directement en vendant des dollars tirés de nos réserves de changes. L’année dernière, on a vendu plus de 80 millions de dollars, et au premier trimestre de cette année fiscale seulement, on est déjà intervenu à hauteur de 88 millions pour éponger des liquidités excédentaires. La BRH avait annoncé, en juin 2015, qu’elle allait injecter 175 millions de dollars sur le marché, ce qui a été fait. D’autres mesures ont été aussi prises dont la vente d’Obligations BRH qui ont pour vertu de ralentir la demande de dollars à des fins d’épargne et de précaution et même d’enlever de la liquidité-gourdes du marché à partir de cette nouvelle possibilité pour les acteurs de rentabiliser leur portefeuille. Les Obligations BRH sont en fait un produit extrêmement intéressant qui permet aux consommateurs de se protéger contre toute variation du taux de change en plus de bénéficier d’un taux d’intérêt nominal assez compétitif par rapport aux offres actuelles du marché monétaire. Avec ces bons, les agents économiques n’ont pas besoin de s’acheter du dollar pour conserver le pouvoir d’achat. Ils sont en effet payés au taux de 7 % l’an, auquel on ajoute toute différence qui proviendrait de la dépréciation de la gourde, entre la date où ces titres sont acquis et la date où ils arrivent à maturité. Une autre mesure : on a enlevé les gros demandeurs de devises du marché. La BRH intervient directement pour vendre des dollars aux pétroliers et aux compagnies de téléphonie mobile de façon à permettre à la population d’avoir accès au dollar qui existe.

L.N. : Quelle est aujourd’hui la situation des réserves au niveau de la Banque ?

J.B.D. : La BRH est bien positionnée par rapport aux réserves. Elles sont passées de 830 millions de dollars en début d’année à 868 millions aujourd’hui malgré les différents engagements en dollars que nous avons. Mais au niveau des réserves brutes, nous sommes à plus de 1.6 milliard de dollars. Ce qui fait qu’on a assez de moyens pour empêcher des mouvements non justifiés du taux de change de la gourde par rapport au dollar.

L.N. : Selon les estimations de votre institution, la croissance pour cette année sera inférieure à1%, après seulement 1.7 % réalisée l’année dernière. Quels sont les éléments explicatifs ?

J.B.D. : D’abord, disons que la croissance se situerait plutôt entre 1.2 et 1.5 % pour cette année. Le moteur de l’économie était les BTP (Bâtiments et travaux publics) essentiellement. Ils permettaient le maintien d’un certain rythme de croissance. Ce qui n’est pas tout à fait le cas aujourd’hui. Il y a eu également la sécheresse qui a affecté l’agriculture (laquelle représentait les 20 % du PIB). De plus, la progression du crédit a décéléré. Et quand il y a moins de crédit, les activités de production ralentissent et la croissance en pâtit. Ce sont là, entre autres, les principaux facteurs qui expliquent nos prévisions de croissance.

L.N. : Le Parlement vient juste de ratifier le Conseil dont vous êtes le Gouverneur, cela apporte quoi ?

J.B.D : La ratification est un plus pour la légitimité de la banque centrale. Le Conseil n’aura pas cette pression pour travailler. La Banque sera plus sereine pour avancer dans la mise en œuvre de son plan d’action et pour prendre les décisions qui s’imposent, dont celle d’apporter sa contribution à la création de richesses, de continuer à œuvrer à la stabilisation de la gourde, des prix et du système financier, etc.

L.N. : Quelle est la vision de ce Conseil que vous dirigez ?

J.B.D. : Au niveau de ce nouveau Conseil, la vision c’est d’aller vers une meilleure qualité de croissance en regardant certains secteurs clés à forte valeur ajoutée. Entre autres secteurs, il y a l’agriculture. Nous allons donner des incitations pour que les opérateurs économiques aillent investir dans le secteur agricole. Nous allons également donner des incitations pour favoriser la construction d’usines en vue d’encourager la production. Mais aussi apporter une contribution au secteur privé à travers un appui à l’éducation vocationnelle. De plus, la BRH a lancé la Stratégie nationale d’inclusion financière dont l’objectif est de permettre à tous les agents non bancarisés de tous les coins du pays d’avoir accès au système financier. Nous avons déjà ouvert le Bureau de crédit qui est cette structure de centralisation sur les débiteurs du système. Si quelqu’un va solliciter un prêt dans une institution financière, ce ne seront pas les gens qu’il connait qui doivent lui permettre d’avoir accès au crédit. Mais son histoire de crédit. Il faut profiter pour dire que nous avons lancé le système de paiement PRONAP (Possesseur national de paiement). Ce système va avoir l’avantage de permettre aux détenteurs de cartes de débit de les utiliser n’importe où dans le pays, que ce soit dans un ATM de la Sogebank ou de la Unibank. Le système verra le jour entre janvier et février 2017.

Source: Le National